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A la découverte de Paul Kern, l’homme qui n’a pas dormi pendant 40 ans

Juin 1915. Sur le front de l’est, Paul Kern, un soldat de 19 ans, commande un régiment de hussards hongrois, envoyé du côté de Chlebovice, aux abords de la frontière russe (aujourd’hui polonaise) pour combattre l’armée impériale du Tsar Nicolas II. « Un jour, je reçus l’ordre de diriger une attaque contre les tranchées qui se trouvaient en face de nous, raconte l’intéressé, quelques années après au correspondant du journal français L’Excelsior basé à Budapest, venu l’interviewer. Je vis mes hommes tomber comme des mouches et, tout d’un coup, je sentis un choc violent dans ma tête. Je perdis connaissance… »

Blessé à la tempe et tombé inconscient, Paul Kern est ramassé sur le champ de bataille et transféré à l’hôpital de Lemberg (Lviv en Ukraine aujourd’hui), alors territoire de l’Empire austro-hongrois.

Une balle dans la tête

Là-bas, les médecins l’opèrent en urgence pour lui enlever la balle, logée dans son lobe frontal droit. Ils ne peuvent éviter la trépanation et restent très réservés quant aux chances de survie de leur patient.

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Pourtant, après trois semaines de coma, Paul Kern se réveille et, malgré un mal de crâne et des migraines affreuses, a conservé toute sa mémoire, ainsi que ses facultés mentales et physiques. À un détail près, comme il le raconte à l’époque : « J’ai trouvé naturel de ne pas dormir pendant les trois ou quatre jours qui suivirent mon réveil. J’avais terriblement mal à la tête. Mes souffrances furent indicibles. On m’envoya dans une ville d’eaux où les médecins me prodiguèrent leurs soins. Les maux et les crampes cessèrent au bout de quelques semaines, mais le sommeil n’est jamais revenu… »

Un insomniaque constant

Paul Kern, de son aveu même, ne s’endormira plus jamais après sa blessure. Ce handicap ne l’affecte pourtant pas trop, et il reprend peu à peu une vie normale. À la fin de la guerre, il retrouve son poste de fonctionnaire au ministère des Pensions.

« Quand Paul Kern a rempli sa tâche quotidienne, il rentre chez lui, s’entretient avec les membres de sa famille jusqu’à ce que ceux-ci aillent se coucher, puis il passe la nuit à lire et à écouter la radio : espérons, pour ses voisins, qu’il y met, comme on dit, une sourdine, raconte le journaliste Clément Vautel dans un article du Dimanche Illustré consacré à notre homme, dans les années 1930. De temps en temps, il se repose et ferme les paupières, mais ce n’est qu’afin d’éviter le surmenage de ses yeux, car jamais, au grand jamais, le marchand de sable ne passe pour lui. S’il vit doublement, Kern mange doublement aussi : il prend quatre repas le jour et il en prend autant la nuit. »

Une situation difficile à vivre

Si Paul Kern ne souffre pas physiquement de ce manque de sommeil, cette situation lui pèse psychiquement : « Il arrive parfois que, pendant trois jours et trois nuits, je ne quitte pas mon bureau car je suis las des cafés et des dancings, raconte le fonctionnaire hongrois à un autre journaliste. Quand j’ai travaillé pendant 72 heures (ce qui m’arrive à peu près toutes les trois ou quatre semaines) il arrive un moment où je sens que je n’en peux plus… »

« J’ai des douleurs aiguës dans les bras et dans les jambes, je confonds les mots, les expressions et des larmes coulent de mes yeux, poursuit-il. Alors je m’étends sur un lit et je pose une paire de lunettes noires sur mon nez. Il faut que mes yeux se reposent, malheureusement je ne peux pas les fermer car cela me rend très nerveux. […] Et je ne dors pas. Je ne peux pas me coucher, car il n’y a rien de plus atroce que de se trouver dans un lit et de ne pouvoir dormir. J’ai consulté les meilleurs neurologues, j’ai pris des somnifères — rien, rien n’a pu me guérir. »

« Ma femme m’a quitté car la nuit je me promenais dans l’appartement, confie-t-il, et, en outre, la pauvre femme était terriblement gênée par la publication fréquente de ma photographie dans des revues médicales, accompagnant des articles, écrits par les plus célèbres médecins de l’Europe Centrale. »

Durant les années 1930, Paul Kern et son incroyable histoire font la une de nombreux journaux dans le monde, et notamment en France, comme le montre ici la une du journal Paris-Soir du 4 mai 1938.

Une énigme pour la science

En effet, Paul Kern reste une énigme pour la science, et les plus éminents médecins de l’époque se penchent sur ce cas unique, comme le psychanalyste autrichien Sigmund Freud. Il reçoit même une invitation de la part de l’Institut Rockefeller aux États-Unis, qui lui propose de venir passer un séjour à New York tous frais payés, afin qu’il soit étudié pendant plusieurs mois.

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Mais Paul Kern refuse et préfère passer par les mains du docteur Frey, un professeur de l’université de Budapest, qui voit dans l’ancien soldat une opportunité expérimentale exceptionnelle : « Il est probable que la balle qui a pénétré dans le cerveau de M. Kern y ait supprimé un tout petit quelque chose, tellement petit, qu’il échappe à l’examen, raconte ledit professeur. Or, si cet organe minuscule a été une fois supprimé par hasard, sans le moindre dommage, c’est qu’on peut aussi l’abolir chez tous les hommes. Les autres examens plus approfondis du phénomène, suivis d’une série d’expériences sur des animaux, doivent infailliblement amener à la découverte de l’organe et au moyen de le supprimer. »

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